Galerie d’images des interprétations d’instruments de musique de Thierry Chollat

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Analyse des « Instruments hybrides » 

 

Il existait le cortège d’Orphée de la mythologie grecque et celui d’Apollinaire, un bestiaire encyclopédique, une arche de Noé séduite par la musique ; il existe désormais aussi, derrière le poète, tout un cortège d’instruments. C’est ce que nous fait découvrir la suite de sculptures conçue par Thierry Chollat depuis un an et demi : des sculptures d’instruments organiques, dotés de membres, de têtes multiples ou d’excroissances étranges mais bien vivantes… et qui dansent autour du totem d’Orphée portant haut la lyre poétique.

 

À la différence d’Arman, on n’a pas affaire ici à des violons réels, fabriqués par un luthier puis morcelés, fracassés par l’artiste. Non, Thierry Chollat élabore ses instruments à partir de blocs de bois qu’il dégrossit, des segments de loupe ou des troncs entiers, qu’il découpe, sculpte, creuse et lime longuement, avant de leur greffer des formes métalliques récupérées, plaques tordues, languettes et tiges de ferraille orphelines, rescapées des usines. Presque toutes ses pièces naissent de l’hybridation du fer et du bois, du métal ouvragé avec les essences colorées des végétaux : l’acacia jaune d’œuf, le chêne et l’orme aux teintes de caramel, le châtaignier plus gris, le séquoia au teint de rose… Mais l’hybridation réside aussi dans la métamorphose des instruments canoniques de l’orchestre en étonnantes créatures inclassables, aux mouvements fugaces. Cherchant à traduire dans la matière leur tessiture et leurs lignes mélodiques, Thierry Chollat se laisse aller à une promenade intuitive à travers des époques et des univers musicaux différents, où des rythmes et des images viennent nourrir ses constructions poétiques, toute une mythologie personnelle, ouverte à des rêveries ambivalentes, entre sourire et larmes.

 

Le sculpteur s’inspire des formes presque anatomiques des loupes d’arbres, ces développements maladifs du tronc où la chair du bois pousse en sphères, en dentelures, en bourrelets ; il en accentue d’abord les images latentes, évoquant de grandes oreilles dans son violon en loupe d’acacia, une épaule et une menotte dans la viole de gambe en loupe de peuplier. Puis, l’artiste ajoute des ornements figurés dans les parties hautes de l’instrument : une tête de chouette sur le manche de la viole, une tête de dryade au sommet de la grande harpe buissonnante, une tête de faune désolé sur la crosse de la contrebasse, une fratrie de têtes grimaçantes sur le violon Dualités… Ces détails anthropomorphes suggèrent que les instruments pensent, ressentent, exultent et souffrent de manière autonome, sans violoniste ni guitariste.

 

Certains leitmotivs émergent de façon discrète ou évidente dans ce cortège d’Orphée. L’envol, la légèreté est le premier des refrains perceptibles : les touches noires et blanches de son piano se détachent progressivement du clavier pour s’en affranchir, comme un essaim de notes en grappe, un arpège de papillons. Quant au violon de braise, il tient en équilibre sur une pointe, à l’instar d’un musicien-acrobate, capable de tenir une note cristalline durant plusieurs mesures, une approche de l’infini. Un autre motif caractérise plusieurs instruments : le pli, le froissement. On pense à la courbure de la caisse du violon Mécanismes intemporels, arc-de-cercle qui le transforme en jonque ; mais aussi au violoncelle de fer, dont la caisse est constituée d’une tôle qui s’est pliée en accordéon, sans rompre, réalisant un drapé de métal comparable à une mélodie jouée en legato. Enfin, d’autres instruments sont marqués par une brisure, une blessure : le petit violon au manche d’aulne présente une caisse qui semble cisaillée en trois lamelles de métal ; la contrebasse laisse voir des plaies béantes, non-cicatrisées ; le violoncelle à tête de cheval et bottine de femme est évidé de l’intérieur à tel point que ses parties rongées ne tiennent plus ensemble que par une prothèse de métal ; quant au violon Dualités, il est fiché sur une base métallique disloquée… la dernière trace d’une explosion, qui sait ?

 

Même lorsque le sculpteur nous offre des instruments moins éloignés de leurs modèles, comme le violoncelle en frêne ou le violon en loupe de chêne, il prend soin de les faire tenir en équilibre instable, légèrement inclinés, comme si leur axe oblique était l’indice d’une vie intérieure ─ cette vie intérieure des instruments oubliés dans un magasin enchanté.

 

Sophie SCHVALBERG, historienne d’art
(mars 2015)

 

 

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Thierry Chollat sculpture Intruments de musique Isère, France